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L'Homme sans passé (Mies vailla menneisyyttä) de Aki Kaurismaki

Et si l’amnésie était une aubaine ? La possibilité de tout recommencer à zéro, du passé faisons table rase, redonnons sa chance au monde et aux relations humaines, aussi tristes et misérables soient-ils. A ce petit jeu de l’ardoise magique Aki Kaurismäki est sans conteste très fort car il le prend au pied de la lettre ; son réalisme social s’accommode fort bien de la nécessaire touche de surréalisme et de fantaisie que suppose pareil tour de prestidigitation.
Il était une fois un homme dont on ne sait rien qui à peine débarqué à Helsinki se fait battre à mort et dépouiller par une bande de voyous. Fin du prologue nocturne, prochaine étape l’hôpital et la mort clinique. L’encéphalogramme à peine aplati, notre héros, plus étroitement enrubanné qu’une momie de film d’horreur, se dresse raide comme un piquet sur son lit d’hôpital, arrache sans états d’âme ses perfusions et part redécouvrir le monde : renaissance la plus radicale et la moins mélodramatique qui soit. Reprenons donc au commencement c’est à dire pour notre homme sans nom au dénuement le plus total et à la charité. Ressuscité comme Lazare par la seule volonté du cinéaste, il est recueilli et soigné par une famille de miséreux montrés sans la moindre trace de misérabilisme. Ce petit monde des marginaux, clochards et autres laissés pour compte, Kaurismäki le filme à hauteur d’homme et pas du haut d’une morale de classe bien pensante. Dans l’univers du cinéaste finlandais, avoir moins, c’est un plus. Un des nombreux petits gags qui parcourent le film le dit avec force : pour meubler son triste préfabriqué loué à prix d’or au vigile magouilleur (le précédent locataire est mort de froid), M trouve un juke-box dans une décharge, bien sûr il ne fonctionne pas, mais l’ami électricien a tôt fait de le réparer, il suffisait d’enlever les pièces en trop. Le film est ainsi parsemé de moments drôles et vrais, d’un clochard qui se retrouve à l’étroit dans sa poubelle pour cause de grève des éboueurs (« soit il va falloir que je maigrisse, soit il va falloir que je déménage »), d’un chien méchant prénommé Hannibal qui se révèle être une chienne tout à fait pacifique.
Homme sans passé, M est un homme libre et tourné vers l’avenir. Déterminé à s’en sortir, il va de l’avant avec une assurance mutique à la fois comique et réconfortante. Car L’Homme sans passé est un film profondément optimiste en dépit de la noirceur de son constat social. La photographie rend bien compte de cette ambiguïté : la très belle et très froide lumière du Nord y fait reluire un petit monde aux couleurs éclatantes et multiples. Une coloration qui finit par gagner jusqu’aux joues de l’austère bénévole de l’armée du salut qui se laisse conquérir par M et accepte dans son sillage de commencer une nouvelle vie. Faire que la charité chrétienne devienne amour et chaleur humaine, c’est un peu de la réjouissante utopie dont Kaurismäki nous fait ici cadeau.

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