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L'Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man) de Jack Arnold

Avec L’Homme qui rétrécit, Jack Arnold entreprend de filmer un processus : le héros, Scott Carey, rétrécit inexorablement après avoir été exposé à un nuage radioactif. Arnold ne filme ni l’avant ni l’après mais le pendant de cet extraordinaire événement. Outre le thème de la peur nucléaire, récurrent en ces temps de guerre froide, c’est là un sujet merveilleusement cinématographique, à la fois porteur d’une dynamique narrative irrésistible (le récit ne peut que progresser, le héros ne peut que changer) et d’un impact visuel fort. C’est au fond un pari impossible et merveilleux que de rendre compte de cette double évolution (visuelle et intellectuelle) et c’est en tenant ce pari qu’Arnold réussi là son plus beau film. Un film qui parvient à la fois à faire peur et à faire penser.


La maîtrise visuelle est exceptionnelle et, basée sur des décors rudimentaires, repose essentiellement sur le travail de mise en scène. Arnold travaille sa perspective pour accentuer la disproportion entre le héros et les objets qui l’entourent, il multiplie plongées et contre plongées qui nous placent au cœur de l’action aux côtés du protagoniste.


Le rétrécissement de Scott, s’il est continu, découpe néanmoins le film en trois phases qui sont fonction de son degré d’éloignement de la "normalité ", de l’humanité. Dans la première phase Scott est forcé d’admettre qu’il rétrécit, il est angoissé mais s’en remet à la science et à sa femme, il possède encore une taille acceptable. Cependant le manque d’argent l’a forcé à vendre son histoire aux médias, ce qui commence déjà à faire de lui une curiosité. Cette phase se clôt sur ce qui aurait pu être un happy end : la fausse trouvaille des scientifiques qui parviennent (temporairement mais nous ne le découvrirons que plus tard) à stabiliser sa taille. Notre héros est alors devenu nain, il ne supporte plus cette "monstruosité " et s’enfuit de chez lui, c’est la deuxième phase. Dans sa fuite Scott se rend dans une fête foraine et se dissimule à demi derrière un panneau annonçant un spectacle de "freaks " et notamment la femme la plus petite du monde que l’on voit alors à l’écran et que Scott contemple avec le regard intimidé et terrifié de l’homme qui découvre son avenir dans un miroir. C’est cette jeune fille qui va lui redonner goût à l’existence en lui révélant que différence ne signifie pas monstruosité. C’est la plus brève des trois phases mais son importance est capitale et ce à double titre : dans l’économie narrative du film c’est un seuil psychologique décisif que franchit le héros en acceptant une première fois son sort et sa différence. D’autre part il s’agit d’un moment de dialogisme filmique : Arnold s’affirme ici comme l’héritier de Tod Browning (cf. L'Inconnu) et reprend à son compte la dimension profondément humaniste de ce cinéaste de la difformité. Avec cet épisode le film fantastique bascule dans une autre dimension. L’aventure, humaine autant que terrifiante - et la peur que distille le film est d’autant plus efficace que cette humanité blessée du héros est palpable, va pouvoir commencer (à ce stade il n’est rien arrivé d’autre à Scott que d’être harcelé par des curieux et des journalistes). Car bien sûr la quiétude et l’espoir retrouvés de Scott ne sont que temporaires, ils supposent en effet une stabilisation de son état et son installation au sein d’une nouvelle communauté humaine. Or il se remet à rétrécir, comment pourrait-il en être autrement, ce serait aller contre l’essence asymptotique du film, particule inexorablement active et tendant vers l’infini.


Débute alors la troisième phase qui s’enchaîne sur une ellipse : Scott n’est désormais pas plus haut qu’une souris. Traqué par le chat de la famille alors que sa femme est sortie, il tombe dans la cave et sa femme, ne le trouvant plus, le croit mort. Dès lors, seul dans son nouvel univers, il n’appartient plus à aucune communauté et il devient l’incarnation du premier homme prisonnier d’un environnement hostile. Robinson Crusoë, il réinvente l’arme au moyen d’une aiguille à coudre et le feu avec une allumette. Les objets les plus banals révèlent ainsi des facettes inattendues; de ce "parti pris des choses " (entrent aussi en jeu une boite d’allumettes, une bobine de fil, un reste de gâteau) surgit une poésie. Scott va devoir se battre pour survivre, pour se nourrir, mais surtout il va dépasser cette dimension purement matérielle, dépasser sa propre matérialité. Pour vaincre l’araignée - transformée en monstre géant : nul besoin de Godzilla quand c’est l’humain qui rétrécit ! -, il va jusqu’au bout de sa fatigue et de sa peur. A l’issue du combat, il passe en un plan du physique au métaphysique. Sa taille, handicap de plus en plus lourd, devient un atout et lui permet de passer entre les barreaux de la cave donnant sur le jardin. Ce passage est symbolique : Scott bascule dans un univers mental où se rejoignent les deux infinis pascaliens (l’infiniment grand et l’infiniment petit) et l’affirmation de la valeur de l’existence quelle que soit la forme qu’elle prenne. Le film se perd alors dans son rêve d’infini, narrativement dans le soliloque lyrique du héros et visuellement dans un plan de ciel étoilé, sans fond, dont la notion même de taille ou de proportion disparaît.

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