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Les Harmonies Werckmeister  (Werckmeister harmoniak) de Bela Tarr

Béla Tarr est un cinéaste hongrois qui a fait sept films depuis 1977. Les Harmonies Werckmeister est son premier film à sortir en France. Béla Tarr a d'abord réalisé des films proches du documentaire, à forte teneur sociale, qui partagent quelque chose de brut, de violent avec les films de Cassavetes ou de Fassbinder dont il a d'ailleurs repris l'égérie Hanna Schygulla pour Les Harmonies. Sa deuxième période, dont ce film est le dernier joyau en date, est plus aqueuse, plus esthétique, plus proche de Tarkovski. On retrouve des motifs, la pluie, la brume, les chiens qui aboient dans la nuit, quelque chose de profondément mélancolique, qui se joue dans la durée. Béla Tarr a réalisé un Macbeth en vidéo et en un seul plan, et un film fleuve de 7 heures et demi, Satantango.


Les Harmonies est donc son dernier film; et le tournage a été aussi problématique que la distribution. C'est un film long, 2h25, mais on se dit, quand il s'achève, "déjà" parce que c'est un film qui donne l'impression de voir un monde en soi, un univers au bord du précipice. Il se construit devant nos yeux au sein même du plan. Dans la première séquence des Harmonies, au petit matin dans un bar délabré, un idiot dostoïveskien prend par la main des ivrognes et leur dit "tu es le soleil, tu es la terre, tu es la lune". Il les fait tourner sur eux-mêmes et les uns autour des autres jusqu'à obtenir une éclipse. Le plan dure dix minutes. Leur mouvement chaotique d'ivrognes devient peu à peu, avec la musique qui s'élève, une danse. Cela pourrait être insupportable, mais non, quelque chose se passe, là, sur l'écran, devant nos yeux, quelque chose d'inédit, le surgissement de la grâce.


Le questionnement du film est cette grâce qui passe par la musique de Werckmeister qu'essaye en vain de retrouver Eszter, le musicien reconnu du film. La grâce, c'est aussi l'innocence du messager, Valushka, considéré comme l'idiot du village. Ou peut-être cette baleine morte étalée comme une bête de foire au milieu de la place principale. La baleine est l'élément étranger qui déclenche les haines et trouble le calme trompeur du village. Valuskha est le seul à la regarder avec des yeux aimants. Les Harmonies raconte le cheminement de ce personnage, qui fait l'expérience de l'horreur en même tant que le spectateur. Béla Tarr filme ce qui reste de pureté dans le monde, et sa destruction très actuelle par la masse embrigadée. L'horreur s'arrête pourtant devant la vision de la vulnérabilité - un vieillard nu. Après avoir vu ça, le regard de Valuskha ne sera plus jamais le même.


Ce qui rend le film aussi proche, ce n'est pas tant sa réflexion politique, ni son mysticisme physique, non, ce qui rend ce film aussi proche, c'est l'amour immense de Béla Tarr pour ses pauvres, ses personnages paumés. Il retrouve au sein de chacun ce qui le rend humain. Comme le suggère son noir et blanc magique, le film cherche la lumière dans les Abymes de l'obscurité. Le Prince, monstre à trois yeux, est représenté par son ombre. Valuskha suit le chemin du soleil. Et le premier plan du film, avant même la séquence métaphorique de l'éclipse, est celui d'un feu. Comme tous les grands films, Les Harmonies est un film sur la lumière. Même si l'homme perd la grâce, sombre dans la folie, il lui reste l'art - la musique de Werckmeister pour Eszter, le cinéma pour le spectateur qui se risquera à aller voir ce film sublime et bouleversant.

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