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La Fiancée du pirate de Nelly Kaplan

Un petit village : un maire, un commerçant, un prêtre ; à l’orée du bois, une sorcière habite dans une cabane. Les types sont posés, à présent il s’agit de tout faire exploser. On est en 1969, Bernadette Lafont, Nelly Kaplan et Claude Makovski (producteur et co-scénariste) n’ont pas froid aux yeux. Marie est jeune, sa mère est morte écrasée, et les villageois ont tué son bouc. Dans son regard, un cri : vengeance à petit feu. Le visage de Bernadette Lafont contemple les flammes de sa cabane, la fumée est comme un écran entre le spectateur et elle. Elle est impassible, a tout détruit, tout ce à quoi les autres donnaient de l’importance, la propriété, le confort, la réputation.


Ce pourrait être une comédie de village bien française, une satire aux accents chabroliens, mais c’est une décennie après Les Bonnes Femmes, et Bernadette Lafont a changé. Elle est sauvage, pure de cette civilisation. Seuls les errants s’en sortent, comme le projectionniste qui traverse le territoire avec ses bobines. N’est-ce pas à la vision de la Comtesse aux pieds nus (bel hommage…) que Marie se révèle à elle-même ? A partir de là, elle sait qu’elle a du pouvoir, celui de son corps. Elle fait payer les hommes de plus en plus cher, se met en scène sur une chanson de Barbara, toujours la même – "Moi je me balance" –, et les fait tomber les uns après les autres : ils deviennent dépendants. Ils passent chez elle en y laissant leurs attributs d’hommes civilisés : leur argent, leur montre et leur temps... Marie découvre la ville et les objets avant de s’en séparer : tout cela n’était décidément que de la poudre aux yeux.


Bernadette Lafont/Marie (elle portera le même prénom chez Eustache…) apporte la bonne nouvelle. Elle n’est pas enceinte (elle épingle les articles sur les contraceptifs) et accroche ce qu’elle a enregistré du monde, des bribes de voix masculines, haut, bien haut, dans une église. Il faut monter pour éteindre ces voix… A sa manière, elle est aussi cinéaste, de plus en plus hors pair à mesure qu'elle apprend à enregistrer au magnétophone, à se servir des autres. Convoitée par tous, elle ne veut personne, et c’est là sa force. Ne seront épargnés ni le paysan voleur, ni la patronne lesbienne, ni le maire, ni le scout, ni le commerçant. Le facteur, le pauvre, si amoureux et si éconduit, l’épie en faisant des leçons de morale, ce qui donne droit à quelques plans caustiques d’hommes regardant le voyeur en train d’épier Marie. Et elle le sait, allant jusqu’à mettre en scène le regard des autres.


La Fiancée du pirate est le titre d’un film du cinéma ambulant que Marie n'a pas vu mais qu’elle joue à sa manière. Sous les abords du conte (comme La Comtesse aux pieds nus), le film de Kaplan se hisse vers la fable morale, presque religieuse. Les beaux plans de paysage contrastent avec la laideur et le grotesque des villageois. Les branches recouvrent la cabane, Marie se cache dans la forêt, et eux restent désespérément à l’air libre, sous un ciel écrasant, gris, celui de la médiocrité et du refoulement. Marie, elle, se défoule, et nous amuse. Elle les baise tous et fait son cinéma. Son corps, son arme, c’est celui rayonnant, fier, de Bernadette Lafont qui éclabousse de sa beauté ce film décapant.

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