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Gangs of New York de Martin Scorsese

Saviez-vous que la ville considérée aujourd’hui comme la plus raffinée des Etats-Unis, New York, s’est élevée sur un tas de cadavres fumants? C’est ce que s’emploie à rappeler Martin Scorsese, fasciné par la cruauté des affrontements quasi tribaux qui opposaient à New York, au XIXème siècle, Américains et immigrés irlandais. Son épopée mélange délibérément une guerre des gangs – affrontement sans merci entre résidents et immigrés – et les émeutes contre la conscription obligatoire pour la guerre de Sécession. Si son amour pour sa ville natale ne fait aucun doute depuis Taxi driver (1976), son travail aux studios Cinecittà de Rome avec Dante Ferretti – décorateur de Pasolini – aboutit à une reconstitution minutieuse mais aussi, il ne le cache pas, puissamment colorée par son propre imaginaire. Une vision de l’Histoire….tranchée, au sens propre.


La scène d’ouverture semble prendre place dans quelque antre moyennâgeuse, et pourtant l’enseigne de l’immeuble nous situe dans l’ «Old Brewery», véritable Cour des miracles du quartier de Five Points. Père et fils Vallon, du gang des «Dead rabbits», Catholiques irlandais, se préparent à combattre ceux qui se nomment «Natifs» car leur présence aux Etats-Unis précède celle des immigrés. Au lieu d’une tranquille scène d’exposition, nous voici plongés in medias res dans la violence la plus crue: le Père Vallon et ses hommes fourbissent leurs poignards pour une lutte à mort. Comme le dit le père à son petit garçon en se coupant au moment de se raser : « le sang doit rester sur la lame»; il y restera puisque, trucidé par l’autre chef – William Cutting, au patronyme aiguisé! –, le père a transmis à son fils un sens de la vengeance irréprochable. Seize ans plus tard, le garçon (DiCaprio, musclé pour l’occasion) revient dans le quartier et s’engage incognito au service du chef ennemi.


Gangs of New York, c’est donc l’histoire de deux communautés qui voient en vingt ans leurs affrontements tribaux dépassés par l’intervention armée des troupes fédérales pour forcer les pauvres à servir de chair à canon contre les Sudistes. L’idée intéressante du scénario consiste à faire se télescoper deux vues politiques, celle, primitive, des clans et celle, tout en pots-de-vin, de la démocratie naissante qui a déjà des allures de ploutocratie (les riches échappent à la guerre en payant 300 dollars, somme astronomique pour un habitant de Five Points). Absorbés par leurs larcins quotidiens, les pauvres n’ont que faire de cette guerre entre Yankees et Sudistes : pour eux, le Sud s’arrête au port de Manhattan!


Si le film convainc par sa description – rupture historique plutôt qu’évolution – de l’archéologie socio-politique de la ville (la séquence finale, transformation de la skyline en fondu enchaîné à travers les siècles, omet de faire disparaître les tours jumelles…), il sacrifie malheureusement ses personnages au profit de sa veine épique. DiCaprio n’a que quelques dialogues pour convaincre, le reste n’étant que cris et grognements, et la belle voleuse dont il tombe amoureux (Cameron Diaz) n’est pas mieux lotie, ses grands yeux bleus assortis à une teinture roux-irlandais étant censés faire le reste. Heureusement, Daniel Day-Lewis (absent des écrans depuis 1997) rachète ce manque d’épaisseur des «bons» en offrant un personnage de méchant fascinant: Cutting, xénophobe qui règne sur le quartier par la terreur, est surnommé «Bill le boucher» car il a pour hobby la boucherie ; il torture ses victimes comme il dissèque ses cochons : sans états d’âme. La relation de confiance ambiguë qui se crée entre le jeune homme et lui n’est pas sans rappeler celles des maffieux de Goodfellas, dont le code de l’honneur anachronique était plus souvent violé que suivi.


A part cet «ogre» flamboyant, les personnages sont éclipsés au profit des décors somptueux, et il en va de même pour le récit, les baisses de tension entre les combats étant paresseusement comblées par la voix off du héros – procédé fréquent chez Scorsese. Au lieu d’entraîner le spectateur dans l’intimité d’une subjectivité, ce commentaire laisse une désagréable impression de didactisme. S’il est dommage que Scorsese, à travers ce film, se pose finalement en patriote plein de bonne volonté (la chanson du générique célèbre «ces mains qui ont bâti l’Amérique»), il s’autorise malgré tout à égratigner la démocratie américaine actuelle par quelques clins d’œil anachroniques (« l’important dans une élection », dit l’élu démocrate du cru, « c’est le comptage»). Mais en mettant en scène les strates qui forment le feuilleté de la Grosse Pomme, le réalisateur passe complètement sous silence un sang bien plus abondant qui en est le terreau: celui des véritables natifs.

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